Curieux conseil de jardinage, les pucerons sont un des ennemis les plus féroces du jardinier (et de la jardinière). Pourtant, une des premières choses que je fais dans mon jardin au printemps, c'est de préparer un magnifique élevage de pucerons. Va comprendre!

La semaine dernière, j'ai semé des fèves. C'était la dernière semaine des vacances scolaires parisiennes, et je voulais le faire avec mon petit fils. Pour un jeune enfant, c'est parfait. Les graines de fève sont très grosses, faciles à manipuler pour de petites mains. Sur une bande de terre passée à la grelinette, j'ai creusé un sillon assez profond. Mettre les graines au fond d'un sillon permet de gagner quelques centimètres au moment du buttage, car il faut butter les fèves, c'est à dire former une petite butte à leur pied quand elles sont hautes d'une vingtaine de centimètres pour les empêcher de se coucher. Si elles sont grimpantes, il faudra aussi les ramer, mais j'ai choisi des fèves naines. J'ai donné à mon petit rossignol les conseils de base: prendre la fève entre le pouce et l'index, l'enfoncer légèrement au fond du sillon, environ deux fois et demi sa taille, placer la graine suivante à une dizaine de centimètres de la première. J'avais muni le jardinier en herbe, pour qui dix centimètres ne veulent pas dire grand chose, d'une petite brindille de la bonne longueur pour mesurer l'espacement. Terminer en tassant le fond du sillon avec le dos d'un râteau, pour que la terre enveloppe bien la graine.

Dans le jardin du petit jeune homme, nous avions également préparé un petit carré de terre pour y planter quelques fèves, selon la même méthode. Il avait tristement constaté que, de ses haricots de l'an dernier, ne restaient que des brindilles desséchées. "Ils sont morts? Pourquoi?" Il a fallu lui expliquer la différence entre plantes annuelles (je grandis, je fleuris, je fructifie et je meurs) et plante vivace (je me garde une racine à l'abri de la terre et je refais surface au printemps). Mais la ciboulette plantée l'an dernier n'était pas encore assez visible pour illustrer la seconde partie de la leçon.

Et les pucerons, me direz-vous? J'y viens. La fève est particulièrement attractive pour eux. Dès ses premiers bourgeons, elle se couvre d'une couche épaisse de pucerons noirs, bien charbonneux... et bien dodus. Quelques coccinelles ont résisté à l'hiver, votre jardin ne doit pas être trop bien nettoyé si vous voulez augmenter leurs chances de trouver un abri. C'est pour elles une aubaine merveilleuse, au moment où la nourriture est très rare, que ces tiges couvertes de succulentes volailles. Eh oui, ça vole les pucerons, paraît que ça vole même très haut, ça se laisse porter par les courants d'air, et quand ça repère, de là-haut, une jolie rangée de fèves toute neuves, ça se laisse tomber, et ça prolifère très vite. Devant une telle abondance de nourriture, non seulement les coccinelles s'empiffrent, mais elles pondent à qui mieux mieux, sachant assuré l'avenir de leur progéniture. En quelques générations, voilà que votre élevage de pucerons est devenu un élevage de coccinelles. Et des coccinelles locales, pas de ces américaines qui causent aujourd'hui quelques désordres pour avoir été importées et répandues sans précautions dans nos jardins. Toute la saison, vous retrouverez ces courageuses bestioles et leurs larves, encore plus voraces qu'elles, partout où les appellera leur gourmandise, protégeant vos autres plantations.

Quant aux fèves, hein, faut choisir. Si on préserve les pucerons, la récolte sera maigre. Tant pis. Les quelques rescapées, je les épluche grain à grain, j'en remplis un petit bol. Une cuillerée d'huile d'olive, une pincée de sel, c'est un régal à l'apéritif.