Je tente, à marche forcée, de rattraper le temps perdu. Pour ceux qui n'ont pas suivi, je suis rentrée de Hanoi le 31 janvier. Date parfaite, pour les travaux de bêchage, février est un très bon mois. Il y a généralement une fenêtre anti-cyclonqique d'une quinzaine de jours, qui permet à la terre de se ressuyer assez pour être travaillée sans nuisances. Travailler, même à la grelinette, une terre mouillée est parfaitement déconseillé, elle bétonne. J'ai la chance d'avoir une terre qui "ressuie" vite, pas trop lourde, sous sol caillouteux, et un immense mur de béton (eh oui, c'est pas moi m'sieur!) orienté sud est qui réverbère bien la chaleur.

La reprise en mains de mon jardin, chouchouté en notre absence par mon fils et sa compagne, s'annonçait bien. Sauf que...

En guise de fenêtre anti-cyclonique, il a neigé trois fois en quinze jours. Neige en février vaut du fumier dit-on. Les herbes sauvages qui s'en sont ensuite donné à coeur joie ne me contrediront pas. Quand la terre a été enfin prête à travailler, début mars, je me suis lancée avec enthousiasme dans le grelinage. Las, trop d'enthousiasme, pas beaucoup d'exercice préalable, mauvaise position, que sais-je, dès le premier soir j'étais pliée en deux et pas de rire. Coup de trafalgar, coup au moral, coup de vieux...

Nous repartions pour Hanoi début avril pour trois semaines. Normalement, le plus gros aurait dû être fait, patates et oignons plantés, semis de tomates en place sur le bord (intérieur) de la fenêtre, terre préparée pour le gros des plantations qui craignent le froid, tomates, concombres, potirons, courgettes, haricots. Là, j'avais réussi à planter quelques oignons et échalotes, ainsi qu'une quantité dérisoire de patates, à peine 20 plants (heureusement, celles qui font le plus plaisir, les Belles de Fontenay chères à mon grand père). Nous les mangerons les soirs de flemme (c'est à dire presque tous les soirs dès fin juin), cuites vapeur avec du fromage blanc, à la savoyarde.

J'ai enfermé dans le noir les oignons, ails et échalotes restant, en les priant très fort de ne pas germer en notre absence et placé au frais les patates que j'avais commencé à faire germer, cent cinquante tout de même, leur demandant de bien vouloir m'attendre gentiment. On peut acheter directement en jardinerie les patates pré-germées, bien rangées à la verticale dans de petites cagettes, mais on peut aussi acheter en sac et faire soi-même la mise en place verticale pour pré-germage. Cette année, j'avais trouvé un truc marrant: les plaques à oeufs sont parfaites pour cet usage. Et j'ai demandé à mes fils de bien vouloir passer arroser les tomates.

Je pensais bien retrouver un désastre, les oignons inutilisables avec de longues tiges blanchâtres, les germes emmêlés et rachitiques des patates, les tomates grillées par le soleil et la soif. Eh ben non, tout était parfait, à peine si les germes de mes pommes de terre commençaient, mauvais présage, à former de petites boules à la base indiquant leur impatience. Par contre, le jardin entier était devenu une magnifique prairie, avec des herbes folles de 60 centimètres ou plus. Sauf quand même les deux rangées de Belles de Fontenay, parfaites, et les quatre rangées d'oignons, très honorables. Les fèves, plantées très tôt, avaient fini par germer, les quelques plants de fraisier plantés la veille de mon départ fleurissaient, les salades, miracle, étaient absolument intactes, à croire que les limaces avaient perdu la raison et le goût de vivre.

Ma fille, venue passer une semaine de vacances, a fait ses débuts à la grelinette, ça avait l'air de lui plaire. Et moi, ça m'a redonné courage pour prendre la suite. Quinze jours sont passés depuis notre retour. J'ai fini, très vite de planter oignons, ails, échalotes. Pour les pommes de terre, j'ai planté hier, bien tardivement, les deux dernières rangées. J'ai désherbé les fraisiers, les iris, la ciboulette, le céleri perpétuel, repiqué salades, choux et choux-fleurs achetés au marché. Les limaces sont en pleine possession de leur capacité de nuisance, elles devaient juste être mal réveillées en mars: ma seconde plantation de laitues ne leur a pas échappé. Tout rentre dans l'ordre, donc. Il me reste à peine un quart de la surface de mon jardin à greliner, et la terre est beaucoup moins dure que je ne craignais. Quant au mal de dos... disparu. Je suis même allée donner un coup de main à mon fils dans son nouveau jardin, qu'il doit conquérir de haute lutte sur une prairie. C'est beau, d'être jeune!

Vendredi 8 mai, je vais à la traditionnelle foire de Terre Vivante pour acheter ce qui me manque encore comme plants. Les variétés nouvelles ou anciennes remises au goût du jour par la mouvance bio, variétés sélectionnées sur leur goût et non pas sur leur apparence, leur productivité ou pire leur capacité à résister aux longs voyages et aux stockages excessifs, ne sont souvent disponibles que là. Quoiqu'on commence à trouver sur les marchés des plants de courgette "Ronde de Nice", de "Tomates des Andes" ou de "Noire de Crimée", ainsi que, de plus en plus souvent, des plants de "Potimarron". Je vais aussi acheter des plants de "Bette à carde rouge", si belles dans le jardin, très résistantes aux parasites, et tout à fait indiquées pour la "tarte sucrée", recette ancienne mais que je répugnais à faire en vert, alors qu'en rose elle a belle allure et davantage de succès.

Normalement, je sème tout ça en godet, mais cette année, à part pour les tomates, je fais la paresseuse.