Planté au milieu du grand pré par les anciens propriétaires, il n'avait pas fière allure, le malheureux. Au point que, l'estimant perdu, nous avons négligé de le protéger de la gourmandise des chevaux que notre voisin nous avait demandé d'accueillir. Echange de bons procédés, pour un peu d'herbage supplémentaire, ce paysan entretenait la prairie, l'empêchait de retourner trop vite aux orties et aux ronces,. Elle a quand même tendance, la prairie, à se dégrader régulièrement: les chevaux ne mangent que ce qu'ils aiment, ce qui est logique, mais ils sont très délicats, très sélectifs et laissent ainsi proliférer orties, ronces, mais aussi chardons et boutons d'or sans compter les longues traces pelées que font leurs pérégrinations. Les tas de crottin sont particulièrement appréciés des orties, un tas, une touffe nouvelle! Le voisin ne fait que réguler, ralentir. Il faudra un jour trouver une solution. Quelqu'un sait comment on restaure une prairie dégradée? Je veux dire, bien sûr, sans l'arroser de poison.

Pourtant, j'aime bien ces trois ou quatre chevaux qui reviennent, au printemps quand l'herbe est haute, à l'automne pour le regain. Cela nous avait valu, un matin frisquet, un très joli spectacle: un des chevaux était couché (c'est rare), l'autre, tout près, lui tournait le dos. L'ensemble avait une allure bizarre. Puis, nous avons vu quelque chose dans l'herbe... un poulain né de la nuit. Je me suis souvenue que lorsqu'une naissance se produit dans un troupeau de chevaux , l'ensemble du groupe fait cercle autour de la mère et du petit, tête vers l'extérieur, croupe vers le poulain. Cela assure la vigilance, mais aussi l'imprégnation par l'odeur du nouveau né. Il doit pouvoir identifier son groupe, et l'odeur mémorisée doit se différencier clairement de celle de sa mère. Ce jour là, l'unique compagnon de celle ci essayait de faire cercle à lui tout seul.

Mais revenons à notre cerisier. Il s'obstinait, poussait régulièrement de nouvelles brindilles qu'il se faisait non moins régulièrement brouter, prenait des allures d'épouvantail avec ses moignons désolés. Remettait le couvert, encore un peu de verdure et crac, un coup de dent. On peut dire qu'on avait oublié jusqu'à son existence, et que, le regard tombant parfois sur lui, on se hâtait de penser à autre chose. Démoralisant.

Il y a trois ans, il a pris brusquement son envol. Une branche s'est mise à grimper, quelques fleurs au début du printemps, trois cerises fin mai. Un plein panier l'année suivante. Notre cerisier avait eu raison de s'entêter. Contre toute espérance, se haussant chaque année de quelques centimètres avec ses petits bras musclés, il avait réussi à dépasser... la tête des chevaux. Il lui reste, témoin de son enfance souffrante, un tronc tourmenté. Mais il ressemble désormais à un vrai cerisier. Depuis la semaine dernière, nous nous gavons de cerises et en offrons à nos amis. Seul problème, notre échelle est désormais trop courte, comme c'est dommage toutes ces belles cerises qui mûrissent dans le ciel hors de notre portée...

Bah, les oiseaux nous remercient.

Ce cheval essayant de former un cercle à lui tout seul, ce cerisier refusant contre l'évidence de renoncer à son destin de cerisier... ça vous évoque quelque chose?