Nous avons neuf ans tous les deux. Il habite dans ma rue. Il a l'accent parisien et la gouaille qui va avec. Il dit "merde" sans ostentation, comme si c'était naturel. Un jour, il traite de "grand dadais" un jeune adulte de notre entourage, sa mère fait "chut!" un peu gênée, mais pas vraiment fâchée. Je ne connais pas ce mot, il appartient au vocabulaire d'une autre classe sociale que la mienne, mais je sens bien l'insolence et la transgression. J'admire.

Souvent, nous nous retrouvons sur le chemin de l'école, plutôt au retour car à l'aller je suis toujours en retard. Pour moi, rien ne se passe que le plaisir de l'entendre pérorer sans doute, je suis sous le charme, il est gentil, il est drôle.

Un jour, il n'est pas là, je me vois soudain entourée d'une horde de garçons. Trois ou quatre, à vrai dire, mais ils crient, ils tournent, j'ai peur, je ne les ai pas vus venir. Je revois le lieu, près de la barrière du passage à niveau, et curieusement sur la gauche d'une route que je n'étais pas censée traverser. Ils ricanent: "la copine à Jean-Pierre, la copine à Jean-Pierre", plus d'autres sous entendus auxquels je ne comprends goutte (j'ignorais même la signification du mot "cul"...). Puis cette phrase, enfin compréhensible "Quand est-ce que tu nous présenteras ton gosse?".

Je finis par leur échapper, je rentre en larmes à la maison. Ma mère m'interroge, prudemment elle essaie de repérer où j'en suis de mes relations avec ce Jean-Pierre, je finis par avouer qu'on se tenait parfois par la main.

Ah...

Désormais je ne fais plus route avec lui. J'ai compris que ça ne se fait pas de tenir un garçon par la main quand on a neuf ans. Mais c'est surtout le sentiment de trahison qui reste vif, plus de cinquante ans après, derrière le sourire nostalgique: il leur avait dit quoi, ce grand dadais, à ses copains?